
Je ne me souviens plus tellement de tout. C'est vrai, il y a eut des moments où le trous se sont installés à droite à gauche, entre deux plateaux de bitume et quelques nuits blanches bien arrosées, à fumer ou à boire. Je ne me souviens plus tellement de tout mais il reste cependant quelques senteurs, quelques penchants bien encrés dans ma matière grise. Comme ces soirs de grandes disettes, au bord de fleuves ou de rivières, ou de ruisseaux, enfin tout ce qui peut couler et qui ne s'arrête jamais. Ça me rappelle ces moments où je restais planter là alors que tout continuer autour. Je ne peux contrôler le temps, et peu à peu la mémoire non plus.
Une femme, plutôt charmante, à la cuisse charnue, plutôt bonne dans son genre avec des bouclettes qui froufroutaient tout son visage, m'a demandé si je tenais un carnet de voyage. Avec des croquis. Avec des écrits. Des notes, des adresses, des aperçus, des ressentis et tout ça. Je lui ai répondu que ce n'était pas la peine. Que je ne suis pas là pour imprimer le présent. Je n'ai pas envie d'enterrer et de condamner le présent tel qu'il est dans des pages, des croquis, des mots, des choses trop éternelles pour la peine d'être vécues. Non Sonia, je n'écris pas, je ne tiens pas de carnets de croquis. Elle m'a semblé être étonnée quand je lui ai dit ça, parce qu'elle m'a demandé POURQUOI TU VOYAGES ALORS? Elle aurait voulu des traces de mon passage. Sans doute regrettait-elle le fait que je ne puisse lui montrer quoi que ce soit. Je n'avais que des paroles mais ça ne l'intéressait pas plus que ça. Elle aurait voulu voir de l'image, du sensationnel, du paysage. Mais non, j'étais parfaitement incapable de lui raconter ce qu'elle voulait. ALORS C'EST BEAU LA-BAS? Et je parlais des gens, des rencontres faites, un peu partout. Je lui racontais les crevasses imprimées sur les visages, les mains hésitantes mais entrainantes et qui disent HEY VIENS PAR ICI, JE VAIS TE MONTRER CE QUE TU N'AS JAMAIS VU, les cheveux au vent quand la caisse vrombissait et s'envolait, et le rire de l'autre qui s'éclatait contre les murs. Mais ça ne l'intéressait pas plus que ça. Elle voulait connaître la forme des petits villages traditionnels, la forme des montagnes, la courbe des collines, savoir si l'eau était froide dans les courants, si le soleil brille pour bronzer. Elle désirait qu'une description d'un jardin d'éden, quelque chose qui sorte de l'ordinaire, un truc de fou à s'en arracher les yeux. Mais je ne sais pas écrire tout ça. Ça restera là. Qu'on laisse ça aux autres, pour les centaines d'années à venir! Les gens sont exceptionnels.
Elle m'a déposé là où je voulais. Sur le bord d'une route pleine d'herbes hautes, quelques pavillons avec des balançoires et des piscines toutes propres, un petit quartier résidentiels de bordure de ville. Prêt à reprendre la coulante. Il faisait beau je crois ce jour-là.
Je ne sais plus trop exactement où j'étais. A part ces maisons tranquilles et quelques gosses qui se pavanaient le long du bord, il n'y avait rien du tout. L'herbe était toujours verte, le ciel toujours bleu, le soleil rugissait encore. C'était simple. Voilà tout.
J'ai marché une courte distance. J'ai trouvé un endroit tranquille, près d'un champs de je-ne-sais-pas-quoi. Des tracteurs colosses labouraient la terre, vidaient la colline de toutes ses couleurs. Je les regardais et me disais que même ce paysage n'était que l'homme. Il n'avait que sa sale tête au moindres recoins, toute ridée, certes, mais toujours là. Ce que Sonia ne savait pas, c'est que je lui décrivait ce jardin d'éden.
Je me suis dit que j'allais passer la nuit ici.
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