lundi 31 août 2009

Station service

La route est un courant d'eau froide. La route comme un courant marin. La route à perte de vue, des étendues, des déjà-vu. Un putain d'océan. Et je suis dans tout ça, à lever le pouce avec le désir de prendre la prochaine vague. Des navires chalutiers transporteurs de denrées, des vedettes au moteur proutant des airs nauséabonds. Un véritable défilé. Et je suis dans tout ça, au bord d'un Gulf Stream qui ne cesse de faire du bruit, avec toute la flotte. Courants d'air froid.

J'avais le sommeil au bord des yeux, ça transpirait la fatigue, la dépendaison de nerfs. Et mon pouce, droit comme un i, se frittait avec le courant. BORDEL! PAS UNE CAISSE NE S'ARRETERA!

J'étais quelque part encore sur le même territoire: des fromages dans les vitrines et des saucissons pendouillards aux comptoirs. Des bouteilles de vins s'élançaient à perte de vue sur les horizons du grand courant. Ça sentait le terroir. Et après avoir piétiné tout un champs de haricots bizarres, je m'étais rendu à ce check-point: une station-glouglou pour navires en perte de vitesse. Au bord des courants, ces stations-glouglous forment les seules haltes face à l'incessant. Elles forment des îlots microscopiques, des bancs de sable où le relief remonte. On pourrait croire à un défaut de fabrication. Dans les stations-glouglou, les marins ne s'attardent pas, ils font le plein quand ils sont vides et il reprennent dans le courant. Et moi j'étais sur le côté, à attendre une embarcation.

Les stations-glouglou sont des utopies. De sales utopies. Des endroits qui n'en sont pas. Bancales. Comme de mauvais rêves. Les navires chalutiers transporteurs sont amarrés et ils restent, endormis, comme des navires fantômes, des échoués. De vieux capitaines en sortent et ne regardent pas, ne parlent pas la langue, solitaires jusqu'à la moelle. Ces îlots sont des utopies abandonnées, oubliées sans doute par quelques fous qui osent encore y traîner. Mais j'étais là, pouce levé, quelque part, parmi ces fous.

T'IRAIS PAS LA-BAS? Je leur balance, T'IRAIS PAS SUR LA COULANTE? Je leur dis, T'IRAIS PAS, HEIN? Avec leur visage étonné, limite abruti par la prononciation de ces quelques mots. J'avais envie de me tirer et eux se tiraient aussi dans leurs navires. DESOLE MAIS JE N'AI QU'UNE BARQUE. Ils me balancent, DESOLE MAIS JE NE VAIS PAS LA-BAS. Ils me disent. JE N'Y VAIS PAS. Des barques, j'en ai vu des tonnes qui venaient s'affaler ici, mais aucune pour m'agripper. Et leurs visages étonnés ne parlaient plus, ils passaient et c'était tout, sans la moindre trace, ni même exclamation. Ils ne s'exclament pas ici. Ils passent pour mieux prendre la courant ensuite.

Pouce tendu avec pancarte manuscrite pour la prochaine destination virtuelle: EST, je m'atterrais à arrêter tous les capitaines borgnes. Ils n'ont d'yeux pour me voir alors je crie, je fais des appels de détresse, avec collé sur ma pancarte manuscrite: EST! Je vais vers l'est. Rien que ça.
Un caisse rougeâtre, petit standing de technologie fashion déboule et déballe son coffre arrière de plein de plastiques hermétiques, pratique mais encombrant pour communiquer: JE T'EMMENE SUR LA COULANTE, COURS ET TIENS-TOI! Je dépose mon sac binôme, et me repose côte à côte avec le capitaine de la barque. C'est un Chinois, peau éclatante et couleur de l'est. JE VAIS A L'EST. Ça tombait bien, il était l'est.

La nuit claquait son volet sur les collines. Les vignes du terroir disparaissaient peu à peu et l'îlot ne se voyait plus. Il déboulait sur un nombre à trois chiffres. Je prenais le vent, cheveux en pagaille, autant que mon esprit. Dans tous les sens. Les collines étaient belles.