dimanche 11 octobre 2009

Mikolaï 3

Mikolaï est à l'air libre. Il est dehors et encore le brume s'installait dans les rues. Il marche sur le trottoir effrité et croise le petit marchand de tout, de rien, de presque tous les besoins quotidiens du coin: des bouteilles de Schnapsssss, des gâteaux biscuits secs, des trucs emballés dans des papiers flou, des tas de choses imbriquées les unes sur les autres. Une vraie foire fouille. Une épicerie déballatoire étalatoire. Il entre, croise quelques dames, des cheveux frisés, une moustache à la chemise quadrillée bleue et verte, des lunettes rondes tordues qui boitent et quelques silhouettes qui sortent de là. Il arrive à la caisse et se penche vers la caissière, jolie demoiselle avec du sommeil qui coulait encore de ses yeux. « BONJOUR! JE VOUDRAIS UNE BOITE DE DOUZE OEUFS ET DU САЛO. »

Il sortit de là avec une boîte de douze œufs et du cajio, tout sourire, d'un pas léger et en sifflotant à peine un vieil air traditionnel. Il marcha au pas, sous un faux rythme bien maitrisé, droit et sans bavure. Il savait que c'était une belle journée. Il pensait déjà à ce qu'il allait faire en rentrant chez lui. Il pensait aussi à sa fille. Il pensait aussi à cet étranger qui dormait chez lui. Il pensait toujours et ça lui mettait la bonne humeur dès le matin. Les murs de la petite ville tiraient la gueule, ils dégoulinaient et n'en pouvaient plus de tenir au sol. On pouvait voir s'étirer une flemme gigantesque dans ces murs, comme s'ils n'en pouvaient plus d'exister.
A sa droite, une femme, tête dans un torchon, se signa. Une église pointait, avec sa croix transpercée par une barre. Une hutte au toit doré, entourée de grillage, couverte de fleurs, couverte par les stigmates du temps, des trous glissaient de la pente de la toiture. Elle coulait aussi.
A sa gauche, un homme droit, regard droit, barbe droite. Le vent ne le faisait pas bouger, il demeurait statique, hypnotique, gigantesque, sans trait de vieillesse, sans âge apparent. Il se trouvait planter là, au milieu d'une foule de cinq personnes qui dédaignaient de rencontrer son regard. Il avait les yeux aplatis, à croire qu'il fermait les paupières.
Mikolaï rentra chez lui, après toute une symphonie de craquement dans les escaliers, et vit l'homme debout, dans la salle principale. Une sorte de pièce à vivre, avec de draps emmêlés sur un quelconque lit où Mikolaï a dû passer la nuit. Des tables un peu au hasard dans l'espace. Des armoires qui longent les murs pour cacher la tapisserie fleurie. Des fringues, des fripes, des lambeaux de frocs s'alanguissaient sur le sol. L'homme était dedans, les yeux écarquillés, en quête de découverte, sans toucher, seuls les yeux pour bouffer. « HAAAA T'ES DEBOUT SUR TES JAMBES! VIENS PAR LA, ON VA GRAILLER LE MATIN! »

Œufs brouillés avec cajio. Une masse difforme blanche qui s'étale dans la tâche jaune. Du gras. Ça fume, ça fait des bulles. Il sortit des petits gâteaux, un fond de tiroir comme un coffre fort bien secret. Un fromage ouvert fit son apparition. Il étala le fromage sur les petits gâteaux secrets, les posa dans une assiette. Le feu s'est éteint: c'est prêt.
Mikolaï avait le geste précis. Quand il mâchait, ça partait dans tous les sens. Sa mâchoire comme un chewing-gum, élastique et qui parle en plus. Qui parle est postillonne toute une armada. Il parlait, et il parlait encore. Il parlait de sa fille, de son fils... mais aucune femme. Aucun être féminin ne frôlait son univers. Une femme pour le consolider. Et il parlait, il parlait. Il souriait et partait en vrille dans des éclats d'euphorie. Des éclats qui projettent des bouts d'œufs. Il raconta sa vie, ses bouts de gloire dans l'armée russe, dans l'armée ukrainienne. Des photos noirs et blancs montraient un homme droit, au visage sans faille, sans une ride, sans une faute à déclarer. Mikolaï était un homme de valeur, de vertu qui n'avait qu'un seule parole, la sienne. Il pointait du doigts ces hommes qui devaient être ses amis, ses potes de l'armée, comme lui.
Et l'homme le regardait, mangeait, et écoutait.

Mikolaï ne sut plus quoi dire. Il eut un blanc. Son visage illuminé souriait toujours.
Il se leva, alla dans la pièce bordélique, fouilla un instant. Tas de fracas, des choses qui cling et des choses qui clang, avec du tintamarre, des choses sourdes et claires puis il en sorti une boite.
Les yeux pétillants, il l'ouvrit devant l'homme.
Une grenade.
Une cravate.
Des épaulettes étoilées.
Un sac en bandoulière en cuir.
Des billets, tous vieux, tous ratatinés, dépassés.

Tout ça pour l'homme. Dans son sac bleu, il tassa la tout avec toute l'incompréhension du monde. Pourquoi lui avait-il offert toutes ces antiquités de son passé, comme pour s'en débarrasser, comme pour donner un héritage dont personne ne voulait posséder. Dans cette petite boite, toute une panoplie de vie passée, et pourtant Mikolaï gardait le sourire. Il insistait, l'aidant à entasser ces choses dans le gros sac du voyageur. Avant il avait pris le soin de lui montrer comment il savait les utiliser. La grenade, le sac en bandoulière, les épaulettes... Il se séparait de ces choses qui avaient construit sa vie pour cet étranger qui n'était pas foutu de parler.

Puis l'homme s'en alla. Surement en prenant un bus, pour une quelconque destination mais de toute façon Mikolaï ne voulu pas savoir. Ils se sont serré la main, toujours le sourire sur son visage crevé, puis un geste de la main, au loin, en guise d'adieu.
Le fil de fer avait déjà rappliqué « MIKOLAÏ! VIENS BOIRE UN SHOOT DE SCHNAPSSSSS AVEC NOUS! MILOCHKA EST AVEC NOUS! »

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