mercredi 30 septembre 2009

Et toute la verdure autour


Je déteste les bordures de quais. C'est toujours pour ma pogne et quand le moment est venu de la quitter, j'ai cru que je partais aussi. Mais non. Je restais là.
Tout c'était passé à merveille. Petite ballade dans le parc avec de la verdure tout autour. Les rues de Prague festoyaient. Les gens marchaient et on était dans les gens, on était dans le courant, dans le flux et tout ce qui crée la Ville. A marcher comme des damnés, la bouche ouverte et les yeux au ciel. J'étais léger, mon big sac m'avait lâché les épaules. Le temps d'une pause, à Prague, avec toute la verdure autour.
Elle marchait à côté de moi. Elle marmonnait. Quand elle parlait, c'était des sons agréables, des sons à faire vibrer la terre entière, et la verdure tout autour. Sa voix rappelait tous les délices esquisses rencontrées jusqu'à lors, chaque mot était une bride d'agréable. C'était agréable.

Pourtant ça faisait à peine six heures qu'on se connaissait. Elle avait débarqué, comme ça, à l'improviste, sans prévenir, sans me conseiller, sans savoir si j'étais prêt, là, tout de suite, entre deux courants d'air, elle a déboulé et je n'ai rien pu dire. Je logeais chez ce gars, un English fou, un English habillé en rouge et qui criait haut et fort « I AM VEGETARIAN!! ». Bizarre pour un rosbif, je pensai. Un soir de grande esclaffades télévisuelles, le téléphone sonna. C'était elle. « YOU'RE A LOST LITTLE GIRL? ALRIGHT, COME! »
Et elle est apparue. Au début, muette. Ensuite, souriante. Puis, avenante. Avec des froufrous plein la voix, des bigoudis à faire bondir tendrement son auditoire, quand elle se mit à parler c'était le calme plat, et on en redemandait. Vas-y, parle encore, nous t'écoutons. « OH YEAH LITTLE GIRL, THIS IS AMAZING! ».
Carolina. Ça sonne bien avec sa voix, je pensai. Ça sonne plutôt pas mal, même. On s'est assis dans l'un de ces fameux pubs tchèques, avec la bouffe et à boire à volonté, pour passer le temps et se goinfrer tant qu'il est encore temps.
Carolina. Et pour la première fois, elle se mit à me parler. Cœur boum boum qui débloque jusqu'à ma boite crânienne, je n'entendais plus que mon corps qui partait en vrille. Oui... oui... oui... oui... je l'écoutais. Mieux, je m'en délectais. Et je lui répondais avec des mots que je ne contrôlais plus. Tout était à elle. Tiens!
Chez l'English fou, on a discuté. Discuté comme jamais. Discuté avec moi-même, avec la même personne que moi, avec l'autre, de l'autre et de tout ce qui nous entoure. C'est fou comme on a des choses à dire quand on parle peu. Silence... puis silence... mais s'il te plaît, ne t'arrête pas, continue car je sais que ça s'arrêtera. Et ce soir, je ne veux pas rêver, je veux être là. Et blabla, et blabla, et blabla, des mots fous. J'étais dans une rocking-chair, elle était allongée sur le canapé. Sa tête proche de ma main droite. Ses yeux qui se levaient pour me voir, et non plus me deviner. La nuit coulait de long en large, ça dégoulinait et elle déteignait sur nous.

Elle devait prendre le train au petit matin.
A l'autre bout de la ville. Et je souriais car Prague, c'est grand.

Dormir ou survivre ce moment. Elle luttait et me disait « KEEP TALKING! ». Alors je lui ai raconté des histoires. Des histoires à dormir debout, car elles n'avaient ni queue ni tête. Des bouts de néant accrochés à la nuit, qui s'écorchaient pour ne pas tomber, et quand elles tombaient, Carolina était là pour les rattraper « KEEP TALKING » de sa voix douce et endormis, ses yeux qui accouchaient de belles couleurs syncopes, et clignaient en stroboscopes, je me balançais tranquillement sur la rocking-chair et rythmais ainsi les secondes. Tic tac tic tac, et voilà la nuit qui se casse enfin, et qui laisse place à quelque chose de remarquable. C'était remarquable, dehors. Et la verdure tout autour.
Elle se tourna brusquement vers moi. La pesanteur qui nous encerclait disparu d'un coup, comme un fantôme. « IL FAUT QUE JE TE DISE QUELQUE CHOSE! . » Mon cœur boum boum s'emballa, crash interne de tous les nerfs, je sursauta de la rocking-chair. Finis les balancements.

***


Et depuis, elle marchait à côté de moi. Elle chantait aussi, des fois. Les Beatles je crois. Elle chantait et elle riait. Moi, je l'écoutais. Dans les rues de Prague, dans le parc près de la gare.
On s'est assis, calmement. Ses yeux dévoraient la verdure tout autour. Les miens aussi. Je m'étonnais de les voir autant pétiller avec toute cette nuit blanche. Saveurs du temps...

Pourtant, trente minutes plus tôt, on s'égosillait à courir dans ces vieux couloirs dégueulasses du métro, à n'en plus finir, insurmontables, incroyables, des rampes d'escalators électroniques automatiques pratiques mais pas si magiques que ça, des gens qui glissent sur le sol et, regards béats en l'air sur les murs quadrillés de la grande gare centrale européenne de Prague, des gens immobiles et qui ne cessent de vouloir aller plus vite, toujours plus vite. Dans ces vies-là, les escalators sont des moments de répit, et nous, on se pressait, on se tordait l'échine car une patrouille de contrôleurs voleurs nous poursuivaient comme des chasseurs derrière des renards argentés. On tourne une fois à droite. On tourne une fois à gauche. Escalators. Droite. On descend, puis on tourne à gauche. Les panneaux ne disent rien! « TU COMPRENDS TOI? », elle me fit signe de la tête que non. Les contrôleurs pleins de casquettes sur la tête nous en voulaient, pourtant on leur avait dit qu'on ne faisait que passer...

Et puis tout était enfin passé, sur l'herbe verte et toute la verdure autour, dans ce parc qui accueillait septembre. Son train allait partir. Elle sorti de son sac bigbang jaune un petit tube transparent: un bracelet. Elle me le mit au poignet gauche. Trois nœuds au bout. Trois vœux à s'imaginer en cachette.
Puis on a quitté l'herbe, et toute la verdure autour, pour le quai de la gare, le quai de son train, le train de son départ, avec tout le bruit qui crisse, qui tapisse les alentours d'une aura maussade. Ses mots, je ne pouvais plus les entendre. JE NE PEUX PLUS LES ENTENDRE! Et il a fallu qu'elle crie, ALORS CRIE! À tue-tête, et les grosses cylindrées de locomotives vomissaient tout les possibles cris des mécaniques. Et moi dans tout ça JE SUIS ALLERGIQUE AUX MECANIQUES!

Le quai débordait de sentiments. De sentiments louches.
Elle me pris dans ses bras. M'embrassa dans le cou. Unique toucher.
Mit un pieds dans le train. Il était haut, et elle était si petite.
Je la voyais encore à travers la fenêtre.

Je suis parti. Avant elle.

Je me suis posé tout en haut de la colline. A Prague. Avec métronome géant, pour montrer que le temps est bien présent, qu'il ne s'arrête pas, même le temps de parler un instant, de se raconter des histoires, des bouts de vie, des conneries qui traversent l'esprit, et courir dans les couloirs métropolitains, durs bétonnés avec « service-contrôle » au bout.
Carolina s'est barrée de Prague comme le vent. Presque un chant de sirène.

J'étais crevé.
Je me suis posé dans le parc, entouré de verdure. J'étais crevé et pourtant, j'avais bel et bien rêvé.

jeudi 17 septembre 2009

Mikolaï 1

Mikolaï sort de chez sa fille, qui possède une jolie maison, un toit tout en tôle mais rien de méchant, comme toutes les jolies maisons de la région, avec jardin soigneusement entretenu, petit portail en fer rouillé et des éclats de peinture envolés. Mikolaï porte avec lui un sac à main, blanc tacheté de noir. Il ne pouvait pas partir d'ici sans emmener quelques fruits, des pommes, des poires, des oignons rouges, quelques poireaux et du saindoux. Sa fille en avait des stock dans la grande armoire au fond de la cuisine. Normal. Il ne pouvait pas partir sans. Mikolaï se met à marcher le bord de la route qui s'effrite, qui se casse sur les bords, qui n'en peut plus d'être route, mais il marche sur le bord, là où l'herbe arrive à pousser. Il a de bonnes chaussures, presque neuves et bien cirées, un pantalon beige, une chemise aux manches courtes de la même couleur. Il marche droit et de temps en temps, à l'approche d'une voiture, il se retourne et tend la main.
Une première voiture s'arrête.
Il monte dedans. Il pose son sac à ses pieds.

Mikolaï se fait déposer à un rond point. Puis continue à marcher. Un tracteur retape la route à coup de tuyau qui crache du bitume. Ça fait du bruit. Il choisit de marcher sur l'autre trottoir en voie de disparition. Il aperçoit sur le rebord un homme. Sa curiosité l'éveille. Il était assis, un gros sac à dos s'allongeait à côté, un petit étui jonchait le sol. Un homme, chapeau sur le crâne, l'air sale mais net sur le visage, sans ride, assez jeune, cheveux en pagaille. Il se lève. Demande du feu sans dire un mot. Mikolaï lui dit qu'il n'en avait pas, et de toute façon Mikolaï ne fume pas. Puis il voit une pancarte, écrit EST! Dessus. A ses yeux, ça ne voulait strictement rien dire. Trois lettres qui ne veulent rien dire du tout. Il lui demanda sur un air enjoué, HE MAIS TU VAS OU COMME CA? L'homme ne répondit pas, mais ses yeux cherchait un sens à sa question. OUI! TU VAS OU COMME CA? PARCE QUE MOI J'VAIS LA-BAS, ET EN STOP EN PLUS, TOI AUSSI NAN? L'homme se mit à vouloir arrêter les voitures: c'était un auto-stoppeur avec une drôle de pancarte, et il ne parlait pas.
Une deuxième caisse déboula, s'arrêta. Porte ouverte à la place du mort.
Mikolaï s'y engouffra. L'autre se glissa à l'arrière. Petit sac blanc tacheté de noir contre gros sac à dos bleu.

Mikolaï et l'autre se font déposer dans une petite ville. Pas trop loin mais juste assez pour se sentir ailleurs. L'air est dégueulasse. Des bus passent comme des tanks. Quelques Lada zigzaguent, mais on se sent ailleurs. Comme si les gens avaient une autre peau. Comme si les murs transpiraient davantage. Les odeurs plus sourdes. Dur à entendre. Dur à voir. Le chauffeur les regardait d'un œil, dans le coin, comme ça. Et Mikolaï se mit à parler, sans s'arrêter. Un vrai moulin à parole, des paroles qu'il débitait comme un bucheron. Il lui racontait d'où est-ce qu'il venait, sa fille qui avait les armoires trop pleines de légumes, et qu'il n'a pas pu prendre les tomates par crainte de les écraser dans son sac. Il n'arrêtait pas de sourire, et deux crevasses faisait surgir ses yeux clairs. Le chauffeur ne les regardait pas, il traçait, sièges en mousse et vierge en icône sur le tableau de bord, dans un boucan d'enfer. C'était l'enfer. Et l'autre, tranquillement derrière, regardait le paysage défiler. Des cimetières longeaient le bord de la route. C'était plein de fleurs de toutes les couleurs.

samedi 12 septembre 2009

Séquence vendanges

Je repars pour de nouvelles éruptions de soleil, les matins, entre quelques feuilles de vignes qui ne cessent de luire de rosée.
Les matins où tout paraît sweet, où tout paraît endormi encore, où tout ce peuple qui ramasse les grains dorés.

Je suis encore parti pour quelques temps pour ces matinées bleu ciel qui illuminent les pupilles enrêvées.

Les vendanges ont débuté et c'est un spectacle, sur l'une des collines de Sauternais, avec un gros château au milieu, une allée longue de platanes qui forment l'ombre.

Puis tout ce soleil qui tue l'esprit, qui abasourdi les corps. Un soleil qui massacre la tête et le geste pourtant si simple de la cueillette. Un soleil qui brûle l'épiderme. Un soleil limite destructeur qui fait monter le suc, qui dessèche.

Le soir, je suis cramé, mais j'attends toujours le matin dans toute sa splendeur...


Puis il y a ces gars, ces patrons, à l'accent rocailleux, typique bordelais. Ils ont le regard sec, et une articulation qui se laisse désirer. Sous leur casquette, ils crient, ils parlent fort, font des blagues à l'humour gras. Ils sont irradiés par le soleil, possèdent les stigmates les plus profond sur leur visage. Ils sont asséchés.
Et c'est la loi de celui qui parle le plus fort: VOUS ME DONNEZ DES AIGREURS D'ESTOMAC!! C'est tout ce qu'il sait dire, le moustachu, chemise à carreaux, toujours.

dimanche 6 septembre 2009

Paloma dort (Eddy Mitchell)

A la closerie des lilas
Elle s'est réfugiée dans mes bras
Elle avait un drôle de velours
Dans sa voix des combats trop lourds
Et dans ses yeux l'air insoumis
Un regard en mal de pays
Comme une étincelle dans la nuit
Je lui ai dit

Raconte moi paloma
Le soir qui descend trop tôt
Le manège des corbeaux
La chaleur des braseros

Raconte moi paloma
Les mots qu'on entend là bas
Le passé qui vole en éclat
La peur qui n'en finit pas
Loin de la closerie des lilas

Elle avait sous son grand manteau
L'histoire d'un pays en lambeaux
Ce qu'elle disait crevait la lune
Et je remerciais la fortune
De ce rayon sur mon chemin
Elle parlait d'un monde en déclin
De l'espoir qu'il fallait sauver
Je répétais

Raconte moi paloma
Les mots qu'on entend là-bas
Le passé qui vole en éclat
La peur qui n'en finit pas
Loin d'la closerie des lilas

Elle a posé
Au coin du lit
Son grand manteau couleur de pluie
Accordant le temps d'une trêve
Aux tambours battants de ses rêves
Depuis elle dort, paloma dort
Et ça ressemble à de l'amore
Depuis elle dort, on dit qu'elle dort
Et ça ressemble à de l'amore

Raconte moi paloma
Le soir qui descend trop tôt
Le manège des corbeaux
La chaleur des braseros

Raconte moi paloma
Les mots qu'on entend là-bas
Le passé qui vole en éclat
La peur qui n'en finit pas

Raconte moi paloma
Le soir qui descend trop tôt
Le manège des corbeaux
La chaleur des braseros