mercredi 21 octobre 2009

Le Nouveau Monde, soit-disant.





Putain! un jour je perdrai la vue à force d'avoir trop regarder. Comme être essoufflé après un 100 mètres qui aurait duré des kilomètres.
J'ai fini de divaguer et j'ai peur des réalités de ce monde. Peut-être l'âge qui fait ça, et les rêves de jeunesse qui se dissipent.

Je dévore "On the road", fait façon Kérouac et son style beat. Ça m'interroge. C'est vrai que le voyage épuise les cœurs, épuise les corps et l'esprit. C'est vrai qu'à force de courir des 100 mètres, on finit par franchir le cap des milliers de kilomètres. C'est ma seule façon de me sentir en vie, sur langage bebop même si tout ça n'existe plus...
Je ne veux pas être un fantôme...

Je suis un résidu de tout ça, de cette génération de paumés car si on la compare à maintenant il n'y a pas autant de différences. Juste le temps et l'espace qui ont changé depuis.
Je suis paumé et j'assume.
J'utilise alors toute la force qui m'accompagne, car il s'agit bien d'une force. Toute chose est force. Toute chose est un bâtiment à construire.

Alors je partirai encore. Sur un autre continent sûrement. La vieille Europe n'est que vestige, et j'ai besoin de vertige. J'irai sur l'autre continent, le soit-disant Nouveau Continent, avec tout ce qu'il représente. Des tas de choses nouvelles. C'est le Nouveau Monde, soit-disant.

En attendant, je participe à la génération paumée, la speed génération... c'est tellement facile de dire ça.

mercredi 14 octobre 2009

Des visages des paysages


Je ne me souviens plus tellement de tout. C'est vrai, il y a eut des moments où le trous se sont installés à droite à gauche, entre deux plateaux de bitume et quelques nuits blanches bien arrosées, à fumer ou à boire. Je ne me souviens plus tellement de tout mais il reste cependant quelques senteurs, quelques penchants bien encrés dans ma matière grise. Comme ces soirs de grandes disettes, au bord de fleuves ou de rivières, ou de ruisseaux, enfin tout ce qui peut couler et qui ne s'arrête jamais. Ça me rappelle ces moments où je restais planter là alors que tout continuer autour. Je ne peux contrôler le temps, et peu à peu la mémoire non plus.



Une femme, plutôt charmante, à la cuisse charnue, plutôt bonne dans son genre avec des bouclettes qui froufroutaient tout son visage, m'a demandé si je tenais un carnet de voyage. Avec des croquis. Avec des écrits. Des notes, des adresses, des aperçus, des ressentis et tout ça. Je lui ai répondu que ce n'était pas la peine. Que je ne suis pas là pour imprimer le présent. Je n'ai pas envie d'enterrer et de condamner le présent tel qu'il est dans des pages, des croquis, des mots, des choses trop éternelles pour la peine d'être vécues. Non Sonia, je n'écris pas, je ne tiens pas de carnets de croquis. Elle m'a semblé être étonnée quand je lui ai dit ça, parce qu'elle m'a demandé POURQUOI TU VOYAGES ALORS? Elle aurait voulu des traces de mon passage. Sans doute regrettait-elle le fait que je ne puisse lui montrer quoi que ce soit. Je n'avais que des paroles mais ça ne l'intéressait pas plus que ça. Elle aurait voulu voir de l'image, du sensationnel, du paysage. Mais non, j'étais parfaitement incapable de lui raconter ce qu'elle voulait. ALORS C'EST BEAU LA-BAS? Et je parlais des gens, des rencontres faites, un peu partout. Je lui racontais les crevasses imprimées sur les visages, les mains hésitantes mais entrainantes et qui disent HEY VIENS PAR ICI, JE VAIS TE MONTRER CE QUE TU N'AS JAMAIS VU, les cheveux au vent quand la caisse vrombissait et s'envolait, et le rire de l'autre qui s'éclatait contre les murs. Mais ça ne l'intéressait pas plus que ça. Elle voulait connaître la forme des petits villages traditionnels, la forme des montagnes, la courbe des collines, savoir si l'eau était froide dans les courants, si le soleil brille pour bronzer. Elle désirait qu'une description d'un jardin d'éden, quelque chose qui sorte de l'ordinaire, un truc de fou à s'en arracher les yeux. Mais je ne sais pas écrire tout ça. Ça restera là. Qu'on laisse ça aux autres, pour les centaines d'années à venir! Les gens sont exceptionnels.

Elle m'a déposé là où je voulais. Sur le bord d'une route pleine d'herbes hautes, quelques pavillons avec des balançoires et des piscines toutes propres, un petit quartier résidentiels de bordure de ville. Prêt à reprendre la coulante. Il faisait beau je crois ce jour-là.

Je ne sais plus trop exactement où j'étais. A part ces maisons tranquilles et quelques gosses qui se pavanaient le long du bord, il n'y avait rien du tout. L'herbe était toujours verte, le ciel toujours bleu, le soleil rugissait encore. C'était simple. Voilà tout.
J'ai marché une courte distance. J'ai trouvé un endroit tranquille, près d'un champs de je-ne-sais-pas-quoi. Des tracteurs colosses labouraient la terre, vidaient la colline de toutes ses couleurs. Je les regardais et me disais que même ce paysage n'était que l'homme. Il n'avait que sa sale tête au moindres recoins, toute ridée, certes, mais toujours là. Ce que Sonia ne savait pas, c'est que je lui décrivait ce jardin d'éden.
Je me suis dit que j'allais passer la nuit ici.

dimanche 11 octobre 2009

Mikolaï 3

Mikolaï est à l'air libre. Il est dehors et encore le brume s'installait dans les rues. Il marche sur le trottoir effrité et croise le petit marchand de tout, de rien, de presque tous les besoins quotidiens du coin: des bouteilles de Schnapsssss, des gâteaux biscuits secs, des trucs emballés dans des papiers flou, des tas de choses imbriquées les unes sur les autres. Une vraie foire fouille. Une épicerie déballatoire étalatoire. Il entre, croise quelques dames, des cheveux frisés, une moustache à la chemise quadrillée bleue et verte, des lunettes rondes tordues qui boitent et quelques silhouettes qui sortent de là. Il arrive à la caisse et se penche vers la caissière, jolie demoiselle avec du sommeil qui coulait encore de ses yeux. « BONJOUR! JE VOUDRAIS UNE BOITE DE DOUZE OEUFS ET DU САЛO. »

Il sortit de là avec une boîte de douze œufs et du cajio, tout sourire, d'un pas léger et en sifflotant à peine un vieil air traditionnel. Il marcha au pas, sous un faux rythme bien maitrisé, droit et sans bavure. Il savait que c'était une belle journée. Il pensait déjà à ce qu'il allait faire en rentrant chez lui. Il pensait aussi à sa fille. Il pensait aussi à cet étranger qui dormait chez lui. Il pensait toujours et ça lui mettait la bonne humeur dès le matin. Les murs de la petite ville tiraient la gueule, ils dégoulinaient et n'en pouvaient plus de tenir au sol. On pouvait voir s'étirer une flemme gigantesque dans ces murs, comme s'ils n'en pouvaient plus d'exister.
A sa droite, une femme, tête dans un torchon, se signa. Une église pointait, avec sa croix transpercée par une barre. Une hutte au toit doré, entourée de grillage, couverte de fleurs, couverte par les stigmates du temps, des trous glissaient de la pente de la toiture. Elle coulait aussi.
A sa gauche, un homme droit, regard droit, barbe droite. Le vent ne le faisait pas bouger, il demeurait statique, hypnotique, gigantesque, sans trait de vieillesse, sans âge apparent. Il se trouvait planter là, au milieu d'une foule de cinq personnes qui dédaignaient de rencontrer son regard. Il avait les yeux aplatis, à croire qu'il fermait les paupières.
Mikolaï rentra chez lui, après toute une symphonie de craquement dans les escaliers, et vit l'homme debout, dans la salle principale. Une sorte de pièce à vivre, avec de draps emmêlés sur un quelconque lit où Mikolaï a dû passer la nuit. Des tables un peu au hasard dans l'espace. Des armoires qui longent les murs pour cacher la tapisserie fleurie. Des fringues, des fripes, des lambeaux de frocs s'alanguissaient sur le sol. L'homme était dedans, les yeux écarquillés, en quête de découverte, sans toucher, seuls les yeux pour bouffer. « HAAAA T'ES DEBOUT SUR TES JAMBES! VIENS PAR LA, ON VA GRAILLER LE MATIN! »

Œufs brouillés avec cajio. Une masse difforme blanche qui s'étale dans la tâche jaune. Du gras. Ça fume, ça fait des bulles. Il sortit des petits gâteaux, un fond de tiroir comme un coffre fort bien secret. Un fromage ouvert fit son apparition. Il étala le fromage sur les petits gâteaux secrets, les posa dans une assiette. Le feu s'est éteint: c'est prêt.
Mikolaï avait le geste précis. Quand il mâchait, ça partait dans tous les sens. Sa mâchoire comme un chewing-gum, élastique et qui parle en plus. Qui parle est postillonne toute une armada. Il parlait, et il parlait encore. Il parlait de sa fille, de son fils... mais aucune femme. Aucun être féminin ne frôlait son univers. Une femme pour le consolider. Et il parlait, il parlait. Il souriait et partait en vrille dans des éclats d'euphorie. Des éclats qui projettent des bouts d'œufs. Il raconta sa vie, ses bouts de gloire dans l'armée russe, dans l'armée ukrainienne. Des photos noirs et blancs montraient un homme droit, au visage sans faille, sans une ride, sans une faute à déclarer. Mikolaï était un homme de valeur, de vertu qui n'avait qu'un seule parole, la sienne. Il pointait du doigts ces hommes qui devaient être ses amis, ses potes de l'armée, comme lui.
Et l'homme le regardait, mangeait, et écoutait.

Mikolaï ne sut plus quoi dire. Il eut un blanc. Son visage illuminé souriait toujours.
Il se leva, alla dans la pièce bordélique, fouilla un instant. Tas de fracas, des choses qui cling et des choses qui clang, avec du tintamarre, des choses sourdes et claires puis il en sorti une boite.
Les yeux pétillants, il l'ouvrit devant l'homme.
Une grenade.
Une cravate.
Des épaulettes étoilées.
Un sac en bandoulière en cuir.
Des billets, tous vieux, tous ratatinés, dépassés.

Tout ça pour l'homme. Dans son sac bleu, il tassa la tout avec toute l'incompréhension du monde. Pourquoi lui avait-il offert toutes ces antiquités de son passé, comme pour s'en débarrasser, comme pour donner un héritage dont personne ne voulait posséder. Dans cette petite boite, toute une panoplie de vie passée, et pourtant Mikolaï gardait le sourire. Il insistait, l'aidant à entasser ces choses dans le gros sac du voyageur. Avant il avait pris le soin de lui montrer comment il savait les utiliser. La grenade, le sac en bandoulière, les épaulettes... Il se séparait de ces choses qui avaient construit sa vie pour cet étranger qui n'était pas foutu de parler.

Puis l'homme s'en alla. Surement en prenant un bus, pour une quelconque destination mais de toute façon Mikolaï ne voulu pas savoir. Ils se sont serré la main, toujours le sourire sur son visage crevé, puis un geste de la main, au loin, en guise d'adieu.
Le fil de fer avait déjà rappliqué « MIKOLAÏ! VIENS BOIRE UN SHOOT DE SCHNAPSSSSS AVEC NOUS! MILOCHKA EST AVEC NOUS! »

vendredi 2 octobre 2009

Mikolaï 2


Mikolaï arriva chez lui. Bâtiments crevés de trous. Bâtiments sans gilet pare-balles, où les vitres vibrent au moindre passage de caisse. Il arriva chez lui, dans son village aux fausses allures de ville: un bar ouvert, une épicerie ouverte, un autre bar ouvert, des tables et des chaises qui trainaient un peu partout, des arbres endormis, un titubant qui titube, un titubant assis et un titubant qui attend. Tout un tas de choses qui faisaient que Mikolaï était enfin chez lui.
Sur le trottoir, des tas de vieux tous bosselés parlaient très fort. Ils parlaient à s'en arracher les cordes, ils postillonnaient avec de grands gestes à s'en écarteler. Bouteilles jonchées au sol, ça dégoulinait d'alcool. Et quand il virent enfin Mikolaï s'approcher, leurs yeux s'écarquillèrent pour laisser partir une explosion furieuse « OOOOOH T'ES DE RETOUR TOI!!! » Et bien sûr, Mikolaï ne pouvait pas faire autrement que de marcher vers eux. « SALUT LES MECS! ».

Accolades.

Le plus grand se tenait à peine debout, haut perché comme un fil de fer.
L'autre avait une dégaine de gros lard empoté, nez rouge et bedaine exacerbée.
Le petit, moustachu et sans couleur de peau, un véritable fruit desséché qui n'articulait pas.
« MAIS C'EST QUI LUI? » l'homme qui marchait derrière Mikolaï, comme un animal presque honteux d'exister. « IL NE PARLE PAS MAIS IL EST SYMPA, JE L'AI RAMASSE AU BORD DE LA ROUTE ».Et tout de suite, il eut droit à un encerclement, il ne pouvait plus bouger, ne pouvait poser son regard ailleurs que sur leurs faces toutes rétamées. Le géant lui tendit la main tant bien que mal et lui sourit. Le gros le tapa sur l'épaule, sale geste de camaraderie. Et le moustachu, les yeux gonflés, bafouilla quelques syllabes à peine audibles. Mais le cœur y était, et c'était dans l'étonnement le plus total que l'homme demeura là, au milieu de cette fausse cohue.

Ces hommes baignaient dans le fléau, les flaques éthyliques, limite atomique à la vue de leurs visages qui ne sont plus que des faces, à l'image de leurs boites, leurs case à vivre, toutes ramollies et ravalées par de quelconques tempêtes, quelconques cataclysmes passés, des tornades rouges qui font saigner les murs et les esprits. C'est tout ce qu'il y avait sur leurs visages devenus façades, des ratures et des rainures, marqués à vie. Et ces hommes qui attendent, qui attendent l'arrivée d'un quelconque semblable et qui éclatent de joie parce que, enfin, il arrive et il est en vie.
Quelle récompense!

« IL NE PARLE PAS, MAIS CA MERITE UN COUP DE SCHNAPSSSSS! » Montée dans les escaliers. Marches bancales mais contrôlées. Progression vers le haut de là, dans bâtiment croupi. Arrivée à l'étage suprême. Grincement de porte en bois, poignée en toc, mécanique rouillée. Et ils s'installèrent autour d'une table à quatre pieds.
Mikolaï fit un bref état des lieux. C'était chez lui, alors comme chaque fois il vérifie les arrivées d'eau et d'électricité. Et dans un acharnement, les autres fouillèrent dans les placard pour trouver la bouteille miraculeuse de schnapsssss. « ALORS TU BOIS? ». Petits verres comme des champignons sur la nappe, et hop! ils sont remplis. Puis ils sont vidés. Puis remplis pour être vidés, remplis pour être bus, ingurgités, jusqu'au gavage, la noyade. L'homme buvait un petit peu, par parcimonie, au compte goutte tandis que les autres s'égouttaient et s'égosillaient, surtout le grand fil de fer, au pif éclatant, sanguinolent. Il bredouillait des choses avec ses gestes. « TU SAVAIS QUE LA BELLE MILOCHKA EST VENUE ME VOIR CE MATIN? », et apparemment ça captait toute leur attention, et Mikolaï se mit à rire à gorge déployée. Sa voix racontait des choses rocailleuses, une bonne voix des profondeurs, comme si les mots qui en sortaient avaient été séquestrés des millénaires. Il balançait des mots gutturaux, ça résonnait, tous ces mots caverneux.

Écervelé, le crâne à en vibrer, l'homme se leva et demanda à Mikolaï s'il n'avait pas une petite place pour dormir. Là-bas... son lit. Et Mikolaï dormira ailleurs. Il s'en alla dans la petite pièce d'à côté. « EH MIKOLAI, C'EST PAS UN FOU TON GARS SORTI DE NUL PART? » Le fil de fer s'esclaffait en se reversant un p'tit verre de SCHNAPSSSSS.