vendredi 2 octobre 2009

Mikolaï 2


Mikolaï arriva chez lui. Bâtiments crevés de trous. Bâtiments sans gilet pare-balles, où les vitres vibrent au moindre passage de caisse. Il arriva chez lui, dans son village aux fausses allures de ville: un bar ouvert, une épicerie ouverte, un autre bar ouvert, des tables et des chaises qui trainaient un peu partout, des arbres endormis, un titubant qui titube, un titubant assis et un titubant qui attend. Tout un tas de choses qui faisaient que Mikolaï était enfin chez lui.
Sur le trottoir, des tas de vieux tous bosselés parlaient très fort. Ils parlaient à s'en arracher les cordes, ils postillonnaient avec de grands gestes à s'en écarteler. Bouteilles jonchées au sol, ça dégoulinait d'alcool. Et quand il virent enfin Mikolaï s'approcher, leurs yeux s'écarquillèrent pour laisser partir une explosion furieuse « OOOOOH T'ES DE RETOUR TOI!!! » Et bien sûr, Mikolaï ne pouvait pas faire autrement que de marcher vers eux. « SALUT LES MECS! ».

Accolades.

Le plus grand se tenait à peine debout, haut perché comme un fil de fer.
L'autre avait une dégaine de gros lard empoté, nez rouge et bedaine exacerbée.
Le petit, moustachu et sans couleur de peau, un véritable fruit desséché qui n'articulait pas.
« MAIS C'EST QUI LUI? » l'homme qui marchait derrière Mikolaï, comme un animal presque honteux d'exister. « IL NE PARLE PAS MAIS IL EST SYMPA, JE L'AI RAMASSE AU BORD DE LA ROUTE ».Et tout de suite, il eut droit à un encerclement, il ne pouvait plus bouger, ne pouvait poser son regard ailleurs que sur leurs faces toutes rétamées. Le géant lui tendit la main tant bien que mal et lui sourit. Le gros le tapa sur l'épaule, sale geste de camaraderie. Et le moustachu, les yeux gonflés, bafouilla quelques syllabes à peine audibles. Mais le cœur y était, et c'était dans l'étonnement le plus total que l'homme demeura là, au milieu de cette fausse cohue.

Ces hommes baignaient dans le fléau, les flaques éthyliques, limite atomique à la vue de leurs visages qui ne sont plus que des faces, à l'image de leurs boites, leurs case à vivre, toutes ramollies et ravalées par de quelconques tempêtes, quelconques cataclysmes passés, des tornades rouges qui font saigner les murs et les esprits. C'est tout ce qu'il y avait sur leurs visages devenus façades, des ratures et des rainures, marqués à vie. Et ces hommes qui attendent, qui attendent l'arrivée d'un quelconque semblable et qui éclatent de joie parce que, enfin, il arrive et il est en vie.
Quelle récompense!

« IL NE PARLE PAS, MAIS CA MERITE UN COUP DE SCHNAPSSSSS! » Montée dans les escaliers. Marches bancales mais contrôlées. Progression vers le haut de là, dans bâtiment croupi. Arrivée à l'étage suprême. Grincement de porte en bois, poignée en toc, mécanique rouillée. Et ils s'installèrent autour d'une table à quatre pieds.
Mikolaï fit un bref état des lieux. C'était chez lui, alors comme chaque fois il vérifie les arrivées d'eau et d'électricité. Et dans un acharnement, les autres fouillèrent dans les placard pour trouver la bouteille miraculeuse de schnapsssss. « ALORS TU BOIS? ». Petits verres comme des champignons sur la nappe, et hop! ils sont remplis. Puis ils sont vidés. Puis remplis pour être vidés, remplis pour être bus, ingurgités, jusqu'au gavage, la noyade. L'homme buvait un petit peu, par parcimonie, au compte goutte tandis que les autres s'égouttaient et s'égosillaient, surtout le grand fil de fer, au pif éclatant, sanguinolent. Il bredouillait des choses avec ses gestes. « TU SAVAIS QUE LA BELLE MILOCHKA EST VENUE ME VOIR CE MATIN? », et apparemment ça captait toute leur attention, et Mikolaï se mit à rire à gorge déployée. Sa voix racontait des choses rocailleuses, une bonne voix des profondeurs, comme si les mots qui en sortaient avaient été séquestrés des millénaires. Il balançait des mots gutturaux, ça résonnait, tous ces mots caverneux.

Écervelé, le crâne à en vibrer, l'homme se leva et demanda à Mikolaï s'il n'avait pas une petite place pour dormir. Là-bas... son lit. Et Mikolaï dormira ailleurs. Il s'en alla dans la petite pièce d'à côté. « EH MIKOLAI, C'EST PAS UN FOU TON GARS SORTI DE NUL PART? » Le fil de fer s'esclaffait en se reversant un p'tit verre de SCHNAPSSSSS.

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