Mikolaï sort de chez sa fille, qui possède une jolie maison, un toit tout en tôle mais rien de méchant, comme toutes les jolies maisons de la région, avec jardin soigneusement entretenu, petit portail en fer rouillé et des éclats de peinture envolés. Mikolaï porte avec lui un sac à main, blanc tacheté de noir. Il ne pouvait pas partir d'ici sans emmener quelques fruits, des pommes, des poires, des oignons rouges, quelques poireaux et du saindoux. Sa fille en avait des stock dans la grande armoire au fond de la cuisine. Normal. Il ne pouvait pas partir sans. Mikolaï se met à marcher le bord de la route qui s'effrite, qui se casse sur les bords, qui n'en peut plus d'être route, mais il marche sur le bord, là où l'herbe arrive à pousser. Il a de bonnes chaussures, presque neuves et bien cirées, un pantalon beige, une chemise aux manches courtes de la même couleur. Il marche droit et de temps en temps, à l'approche d'une voiture, il se retourne et tend la main.
Une première voiture s'arrête.
Il monte dedans. Il pose son sac à ses pieds.
Mikolaï se fait déposer à un rond point. Puis continue à marcher. Un tracteur retape la route à coup de tuyau qui crache du bitume. Ça fait du bruit. Il choisit de marcher sur l'autre trottoir en voie de disparition. Il aperçoit sur le rebord un homme. Sa curiosité l'éveille. Il était assis, un gros sac à dos s'allongeait à côté, un petit étui jonchait le sol. Un homme, chapeau sur le crâne, l'air sale mais net sur le visage, sans ride, assez jeune, cheveux en pagaille. Il se lève. Demande du feu sans dire un mot. Mikolaï lui dit qu'il n'en avait pas, et de toute façon Mikolaï ne fume pas. Puis il voit une pancarte, écrit EST! Dessus. A ses yeux, ça ne voulait strictement rien dire. Trois lettres qui ne veulent rien dire du tout. Il lui demanda sur un air enjoué, HE MAIS TU VAS OU COMME CA? L'homme ne répondit pas, mais ses yeux cherchait un sens à sa question. OUI! TU VAS OU COMME CA? PARCE QUE MOI J'VAIS LA-BAS, ET EN STOP EN PLUS, TOI AUSSI NAN? L'homme se mit à vouloir arrêter les voitures: c'était un auto-stoppeur avec une drôle de pancarte, et il ne parlait pas.
Une deuxième caisse déboula, s'arrêta. Porte ouverte à la place du mort.
Mikolaï s'y engouffra. L'autre se glissa à l'arrière. Petit sac blanc tacheté de noir contre gros sac à dos bleu.
Mikolaï et l'autre se font déposer dans une petite ville. Pas trop loin mais juste assez pour se sentir ailleurs. L'air est dégueulasse. Des bus passent comme des tanks. Quelques Lada zigzaguent, mais on se sent ailleurs. Comme si les gens avaient une autre peau. Comme si les murs transpiraient davantage. Les odeurs plus sourdes. Dur à entendre. Dur à voir. Le chauffeur les regardait d'un œil, dans le coin, comme ça. Et Mikolaï se mit à parler, sans s'arrêter. Un vrai moulin à parole, des paroles qu'il débitait comme un bucheron. Il lui racontait d'où est-ce qu'il venait, sa fille qui avait les armoires trop pleines de légumes, et qu'il n'a pas pu prendre les tomates par crainte de les écraser dans son sac. Il n'arrêtait pas de sourire, et deux crevasses faisait surgir ses yeux clairs. Le chauffeur ne les regardait pas, il traçait, sièges en mousse et vierge en icône sur le tableau de bord, dans un boucan d'enfer. C'était l'enfer. Et l'autre, tranquillement derrière, regardait le paysage défiler. Des cimetières longeaient le bord de la route. C'était plein de fleurs de toutes les couleurs.
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