
Je déteste les bordures de quais. C'est toujours pour ma pogne et quand le moment est venu de la quitter, j'ai cru que je partais aussi. Mais non. Je restais là.
Tout c'était passé à merveille. Petite ballade dans le parc avec de la verdure tout autour. Les rues de Prague festoyaient. Les gens marchaient et on était dans les gens, on était dans le courant, dans le flux et tout ce qui crée la Ville. A marcher comme des damnés, la bouche ouverte et les yeux au ciel. J'étais léger, mon big sac m'avait lâché les épaules. Le temps d'une pause, à Prague, avec toute la verdure autour.
Elle marchait à côté de moi. Elle marmonnait. Quand elle parlait, c'était des sons agréables, des sons à faire vibrer la terre entière, et la verdure tout autour. Sa voix rappelait tous les délices esquisses rencontrées jusqu'à lors, chaque mot était une bride d'agréable. C'était agréable.
Pourtant ça faisait à peine six heures qu'on se connaissait. Elle avait débarqué, comme ça, à l'improviste, sans prévenir, sans me conseiller, sans savoir si j'étais prêt, là, tout de suite, entre deux courants d'air, elle a déboulé et je n'ai rien pu dire. Je logeais chez ce gars, un English fou, un English habillé en rouge et qui criait haut et fort « I AM VEGETARIAN!! ». Bizarre pour un rosbif, je pensai. Un soir de grande esclaffades télévisuelles, le téléphone sonna. C'était elle. « YOU'RE A LOST LITTLE GIRL? ALRIGHT, COME! »
Et elle est apparue. Au début, muette. Ensuite, souriante. Puis, avenante. Avec des froufrous plein la voix, des bigoudis à faire bondir tendrement son auditoire, quand elle se mit à parler c'était le calme plat, et on en redemandait. Vas-y, parle encore, nous t'écoutons. « OH YEAH LITTLE GIRL, THIS IS AMAZING! ».
Carolina. Ça sonne bien avec sa voix, je pensai. Ça sonne plutôt pas mal, même. On s'est assis dans l'un de ces fameux pubs tchèques, avec la bouffe et à boire à volonté, pour passer le temps et se goinfrer tant qu'il est encore temps.
Carolina. Et pour la première fois, elle se mit à me parler. Cœur boum boum qui débloque jusqu'à ma boite crânienne, je n'entendais plus que mon corps qui partait en vrille. Oui... oui... oui... oui... je l'écoutais. Mieux, je m'en délectais. Et je lui répondais avec des mots que je ne contrôlais plus. Tout était à elle. Tiens!
Chez l'English fou, on a discuté. Discuté comme jamais. Discuté avec moi-même, avec la même personne que moi, avec l'autre, de l'autre et de tout ce qui nous entoure. C'est fou comme on a des choses à dire quand on parle peu. Silence... puis silence... mais s'il te plaît, ne t'arrête pas, continue car je sais que ça s'arrêtera. Et ce soir, je ne veux pas rêver, je veux être là. Et blabla, et blabla, et blabla, des mots fous. J'étais dans une rocking-chair, elle était allongée sur le canapé. Sa tête proche de ma main droite. Ses yeux qui se levaient pour me voir, et non plus me deviner. La nuit coulait de long en large, ça dégoulinait et elle déteignait sur nous.
Elle devait prendre le train au petit matin.
A l'autre bout de la ville. Et je souriais car Prague, c'est grand.
Dormir ou survivre ce moment. Elle luttait et me disait « KEEP TALKING! ». Alors je lui ai raconté des histoires. Des histoires à dormir debout, car elles n'avaient ni queue ni tête. Des bouts de néant accrochés à la nuit, qui s'écorchaient pour ne pas tomber, et quand elles tombaient, Carolina était là pour les rattraper « KEEP TALKING » de sa voix douce et endormis, ses yeux qui accouchaient de belles couleurs syncopes, et clignaient en stroboscopes, je me balançais tranquillement sur la rocking-chair et rythmais ainsi les secondes. Tic tac tic tac, et voilà la nuit qui se casse enfin, et qui laisse place à quelque chose de remarquable. C'était remarquable, dehors. Et la verdure tout autour.
Elle se tourna brusquement vers moi. La pesanteur qui nous encerclait disparu d'un coup, comme un fantôme. « IL FAUT QUE JE TE DISE QUELQUE CHOSE! . » Mon cœur boum boum s'emballa, crash interne de tous les nerfs, je sursauta de la rocking-chair. Finis les balancements.
Et depuis, elle marchait à côté de moi. Elle chantait aussi, des fois. Les Beatles je crois. Elle chantait et elle riait. Moi, je l'écoutais. Dans les rues de Prague, dans le parc près de la gare.
On s'est assis, calmement. Ses yeux dévoraient la verdure tout autour. Les miens aussi. Je m'étonnais de les voir autant pétiller avec toute cette nuit blanche. Saveurs du temps...
Pourtant, trente minutes plus tôt, on s'égosillait à courir dans ces vieux couloirs dégueulasses du métro, à n'en plus finir, insurmontables, incroyables, des rampes d'escalators électroniques automatiques pratiques mais pas si magiques que ça, des gens qui glissent sur le sol et, regards béats en l'air sur les murs quadrillés de la grande gare centrale européenne de Prague, des gens immobiles et qui ne cessent de vouloir aller plus vite, toujours plus vite. Dans ces vies-là, les escalators sont des moments de répit, et nous, on se pressait, on se tordait l'échine car une patrouille de contrôleurs voleurs nous poursuivaient comme des chasseurs derrière des renards argentés. On tourne une fois à droite. On tourne une fois à gauche. Escalators. Droite. On descend, puis on tourne à gauche. Les panneaux ne disent rien! « TU COMPRENDS TOI? », elle me fit signe de la tête que non. Les contrôleurs pleins de casquettes sur la tête nous en voulaient, pourtant on leur avait dit qu'on ne faisait que passer...
Et puis tout était enfin passé, sur l'herbe verte et toute la verdure autour, dans ce parc qui accueillait septembre. Son train allait partir. Elle sorti de son sac bigbang jaune un petit tube transparent: un bracelet. Elle me le mit au poignet gauche. Trois nœuds au bout. Trois vœux à s'imaginer en cachette.
Puis on a quitté l'herbe, et toute la verdure autour, pour le quai de la gare, le quai de son train, le train de son départ, avec tout le bruit qui crisse, qui tapisse les alentours d'une aura maussade. Ses mots, je ne pouvais plus les entendre. JE NE PEUX PLUS LES ENTENDRE! Et il a fallu qu'elle crie, ALORS CRIE! À tue-tête, et les grosses cylindrées de locomotives vomissaient tout les possibles cris des mécaniques. Et moi dans tout ça JE SUIS ALLERGIQUE AUX MECANIQUES!
Le quai débordait de sentiments. De sentiments louches.
Elle me pris dans ses bras. M'embrassa dans le cou. Unique toucher.
Mit un pieds dans le train. Il était haut, et elle était si petite.
Je la voyais encore à travers la fenêtre.
Je suis parti. Avant elle.
Je me suis posé tout en haut de la colline. A Prague. Avec métronome géant, pour montrer que le temps est bien présent, qu'il ne s'arrête pas, même le temps de parler un instant, de se raconter des histoires, des bouts de vie, des conneries qui traversent l'esprit, et courir dans les couloirs métropolitains, durs bétonnés avec « service-contrôle » au bout.
Carolina s'est barrée de Prague comme le vent. Presque un chant de sirène.

J'étais crevé.
Je me suis posé dans le parc, entouré de verdure. J'étais crevé et pourtant, j'avais bel et bien rêvé.
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